Elle a onze ans. 99% du temps c'est un amour. Une petite fille adorable, intelligente, drôle, gaie, fonceuse, extrêmement affectueuse avec un coeur gros comme ça. En plus elle est belle. Vraiment. Objectivement.
Mon amour de sorcière!
Mais le 1% qui reste c'est un tyran domestique, capable de faire régner la terreur sur tout un groupe d'adultes.
Elle est très anxieuse. Elle a des peurs, des angoisses. Ca, je ne peux que trop bien le comprendre et tenter de l'aider. En primaire elle a souffert de phobie scolaire mais on n'a pas cerné le problème tout de suite. Pourtant moi aussi j'avais vécu ça. Enfin, les choses se sont arrangées et l'entrée au collège a même été une délivrance. Mais l'angoisse s'est déplacée. Elle a peur de l'orage. Ca aussi ça peut se comprendre, sauf qu'elle appréhende, qu'elle anticipe, au point que si par malheur un nuage lui semble ne serait-ce qu'un peu menaçant elle s'en rend malade. Elle a passé les dernières vacances de Pâques enfermée chez mes parents, à jouer dans leur salle de jeux sans fenêtre pour ne pas voir le ciel. Elle a peur des ballons de baudruche, enfin du bruit qu'ils feraient s'ils éclataient. S'il y en a dans un magazin ou un restau elle n'y entrera pas, sous peine de subir une panique qui lui fait perdre tout contrôle. Pareil pour les pétards et les feux d'artifice.
Et puis elle est têtue. Butée. Bornée. S'il lui prend une envie ou une idée il faut qu'elle mette son projet en oeuvre imédiatemment, sinon elle se braque, avec la colère et les débordements qui s'ensuivent. Elle nous provoque verbalement, nous accuse de ne pas être à la hauteur de ses ambitions, semble prendre plaisir à semer la zizanie, à diviser pour mieux régner. Résultat tout le monde s'embrouille et le pire c'est qu'elle n'en retire finalement aucune satisfaction. Elle est malheureuse comme ça, mais c'est plus fort qu'elle. A l'époque de la phobie scolaire elle a vu une pédopsychiatre. Qui ne nous a jamais rien dit à nous, les parents. Aucun débriefing, rien. Elle est retournée à l'école, c'est vrai, mais elle avait changé d'instit et comme elle fonctionne à l'affect on ne sait pas ce qui a joué le plus.
La semaine dernière on est allés voir quelqu'un d'autre. Elle nous était recommandée par notre généraliste qui connaît la petite depuis toujours et en qui nous avons toute confiance. Elle a parlé à la gamine en tout et pour tout dix secondes, pour lui demander son prénom et sa date de naissance, après quoi elle ne l'a plus calculée. On a dû expliquer pourquoi on venait et c'est moi qui m'y suis collée. La psy prenait des notes, hochait la tête, souriait d'un air entendu. J'ai eu le malheur de lâcher "et quand elle souffre évidemment je souffre aussi". Je l'ai tout de suite regrettée cette phrase, mais trop tard. La femme de l'art a rendu son verdict: la gamine va très bien, elle tire juste les ficelles qui sont à sa disposition et profite du fait que moi, je suis "en souffrance". Et de me donner le nom d'un psy pour adulte, au revoir et merci. Je sors de là dévastée, en souffrance, oui, pour le coup. Je pose une question: quelle mère un minimum concernée ne souffre pas quand son gamin souffre?
Merde! Pourquoi ce serait toujours ma faute? Il y a une part de vérité dans ce qu'elle a perçu, bien sûr, mais je refuse le schéma pourri de "Madame, si vous êtes heureuse cui-cui, votre fille ira très bien". Putain, ça t'aurait gercé le cul de lui parler un peu à elle, directement? Parce que les peurs et les angoisses, en attendant que des petits oiseaux bleus me tournent autour et que les mouches pètent dans le ciel d'azur, on les gère comment?
Et les colères, et les provocations? Parce que faut pas croire: oui, on lui pose des limites, on la cadre du mieux qu'on peut. Mais il est clair qu'on le fait mal ou que ça ne suffit pas. Et qu'un point de vue extérieur serait le bienvenu.
Parce que je l'aime tellement cette petite fille de onze ans que ça me tue de redouter le moment où elle va rentrer, en espérant que rien ne va se mettre en travers de son chemin et risquer de déclencher une nouvelle crise. Qu'à chaque coup d'éclat j'ai l'impression que mon amour pour elle est mis à mal, que si elle continue la famille va imploser et que ça me ferait des vacances de ne pas la voir pendant quelques jours. Que dès que je pense ça je me mets à pleurer et que ces "montagnes russes émotionnelles" qu'elle nous impose m'épuisent. Que je me déteste quand, une fois la crise passée, elle vient comme si de rien n'était me dire qu'elle m'aime plus que tout au monde (et je sais que c'est vrai) et réclamer un câlin que je me sens incapable de lui accorder sur le moment. Que j'ai peur d'en arriver à moins l'aimer, même si je sais quece n'est pas possible.
Et que j'en ai marre que tout soit toujours la faute des parents. J'en ai marre de toutes ces conneries old-school/ New Age comme quoi le petit enfant (gnangnan) comprend et ressent tout ce que vit sa môman et que c'est mal de dire et même de penser (!) des trucs pas sympas devant lui. Vilaine maman.
Alors oui, je veux bien croire que ce qu' expriment les parents retentit sur leurs enfants. Mais alors que faire? Ca existe des parents parfaits qui ne communiquent que des émotions positives à leurs gosses? Putain c'est pas ça la vie, leur leur fairecroire que personne doit mourir et que la maman va forcément rencontrer son prince Charmant (majuscule, parce que c'est son nom. Eh oui). Comme Frère et Coloc avec Nièce.
La vérité c'est qu'on fait de notre mieux, avec nos bons et nos mauvais jours. On tente de les préserver au maximum nos chérubins mais on fait des conneries parce qu'on est juste humains. Et que c'est dur d'être parent.
Faites des gosses, qu'ils disaient (:-)!