Ma grossesse a donc été magique.
Le 15 février 1997, je suis arrivée à la maternité vers 5 heures du matin (j'avais perdu le bouchon muqueux_bon appétit) mais rien ne se passait et on m' a affirmé que rien ne se passerait avant plusieurs jours. Puis les choses se sont déclenchées vers 9h00 (je l'savais!) et Fille Aînée est née à 13h12 précises. J'ai eu une péridurale, je n'ai absolument pas souffert, j'ai à peine eu l'impression de pousser deux fois et pop! Dehors la boulette. On me l'a posée sur le ventre... Et c'est là que tout a commencé à merder.
Je me souviens que j'ai eu le temps de dire à la sage-femme "je crois que je vais m'évanouir" et puis j'ai plus rien vu. Mais j'entendais. Et des trucs pas cools en plus. D'abord "vite, Monsieur, sortez" à l'Homme. Puis une série de "elle dort? Faut pas. Ne vous endormez pas Madame!!! Putain y en a partout! Vite, vite, vite, on la perd" (une vraie série télé). Moi je me disais que ça craignait de crever là toute seule sans même avoir eu le temps de connaître ma fille, sans l'Homme ou ma mère à côté de moi. J'avais pas peur, j'étais frustrée. Et puis plus rien. J'ai émergé à 19h00. On m'a dit qu'il avait fallu "faire de la dentelle" pour me recoudre, et puis on m'a fait manger un flan à la vanille, on m'a collé ma fille sur le bide et on nous a montées dans une chambre. A ce moment là j'avais des tuyaux et des tubes partout et surtout je me sentais liquide. Dans le couloir il y avait mes parents, mon frère et ma belle-soeur, les beaux-parents, le beau-frère, et tout ce petit monde nous a suivies. Ensuite c'est flou mais quand tout le monde est parti et qu'on s'est retrouvés avec l'Homme j'ai enfin pu pleurer. Je lui ai demandé ce qui se passait, qui j'étais, où j'étais, comment on allait faire avec ce...bébé. On a emmené la petite à la nursery vu que j'étais pas en état de m'en occuper et surtout pas de l'allaiter. Je m'en foutais. Où était donc passé ce foutu moment magique, cet instant "tripal" où la petite et moi on devait se reconnaître, pour que je sois submergée par un amour inconnu jusque là? Ce moment précis je ne l'ai pas connu. J'ai supplié l'Homme de rester avec moi pour la nuit parce que je ne voulais pas mourir seule. Il est resté. Je n'ai pas dormi de peur de crever dans mon sommeil. Avec "Ca" je connaissais les phénomènes de déréalisation et de dépersonnalisation mais sur de brèves périodes. Là ça ne s'arrêtait pas. J'aurais voulu qu'on me gifle un bon coup pour que je me réveille de ce mauvais trip. Ou qu'on m'achève.
Le lendemain le médecin qui avait suivi ma grossesse (mais pas l'accouchement, ha!) est venu me dire que j'avais beaucoup saigné (hémorragie cataclysmique (sic), que mon taux d'hémoglobine était tombé à 7 (la normale c'est 12) mais que je n'avais pas été transfusée et que donc j'allais devoir gober des comprimés de fer pendant un bon bout de temps, vu que j'étais très sévèrement anémiée (no shit). Je comprenais sans comprendre. Tout ce que je savais c'est que je me battais pour survivre minute après minute. Ensuite une puéricultrice s'est amenée pour nous annoncer que la petite avait fait un accès de cyanose pendant la nuit et qu'il fallait l'hospitaliser. L'Homme s'est levé sans hésiter et a dit qu'il emmenait sa fille et resterait avec elle. Je l'ai détesté. Comment pouvait-il me faire ça? Me laisser, moi, pour cette petite créature qui m'avait presque détruite? A la limite, le fait que le bébé soit hospitalisé m'indifférait, voire m'arrangeait. Au moins une journée sans avoir à m'occuper d'elle, pire, à faire semblant d'être comblée par mon bébé. Parce que je n'en voulais pas, de ce bébé. D'abord, dans ma tête, si je me retrouvais dans cet état c'était sa faute. Ensuite j'étais beaucoup trop dévastée pour vouloir et encore moins pouvoir m'occuper d'un nouveau-né. Je me foutais qu'elle soit belle ou en bonne santé. Elle me gênait.
Le lendemain elle est sortie de l'hôpital et on me l'a ramenée. Elle avait un sévère reflux gastro-oesophagien et souffrait et vomissait dès qu'elle s'alimentait. Il allait falloir lui donner des médicaments avant et après chaque tétée, puis la tenir en position verticale pendant au moins 30 minutes après ses repas. Génial. Autant dire qu'il fallait complètement oublier l'idée de dormir les premiers mois. Or moi, ce que je voulais maintenant c'était dormir, dormir, dormir pour oublier. La semaine à la maternité a été un enfer. J'ai pleuré non-stop. Et je ne pouvais pas supporter tous ceux qui me disaient de regarder comme ma fille était belle, quelle chance! Je. n'en. voulais. pas. Point.
De retour chez nous ç'a été pire encore. Non contente de nous garder éveillés la nuit la petite ne dormait jamais la journée, et braillait en plus constamment comme une génisse. Un jour j'ai déballé à l'Homme que je ne voulais pas de cette gamine, que je ne l'aimais pas, qu'elle était un boulet. Il m'est arrivé plusieurs matins, après avoir accompli toutes mes tâches règlementaires de "maman", voyant qu'elle ne se calmait pas, de la remettre dans son lit et d'aller me pelotonner sur le canapé dans la pièce à côté, un oreiller sur la tête pour tenter de ne plus l'entendre. Une fois ou deux je me suis endormie, et à mon réveil une ou deux heures plus tard elle braillait toujours. Je la rejetais complètement. J'ai même dit au pédiatre, un soir où elle avait pleuré non-stop depuis 3h du matin, que je n'étais pas sa mère. J'ai vu qu'il était choqué mais je m'en tapais. L'Homme, et je lui en serai éternellement reconnaissante, ne m'a fait aucun reproche. Il ne m'a pas traitée de mère indigne, ni de garce. Quand il voyait que j'étais sur le point de péter les plombs il prenait complètement les choses en main et s'occupait de sa fille. Il le faisait au maximum mais il bossait et pendant la journée j'étais seule avec mon ennemie. Il me retrouvait invariablement en pleurs le soir, pas lavée, pas habillée, roulée en boule par terre. Je m'occupais mécaniquement du bébé. Je la nourrissais, la baignais, la changeais, mais je ne ressentais aucun sentiment positif pour elle. Parfois j'avais peur de ce qui pourrait arriver si je disjonctais vraiment, mais en fait j'étais si fatiguée que l'idée même de lui faire du mal m'apparaissait insurmontable. Une fois, elle devait avoir quatre mois, usée par ses pleurs incessants, à bout, je lui ai mis une petite tape sur la joue. Je l'ai enroulée dans une couverture et je suis partie avec elle en voiture comme une folle me réfugier chez mes parents, tellement j'étais horrifiée par ce que j'avais fait.
Il a fallu un an pour que les choses, peu à peu, se normalisent, que j'apprenne à apprécier ma fille, qu'on s'apprivoise. J'ai récupéré un peu de forces, son système digestif s'est stabilisé, on a commencé à communiquer. Mais j'ai complètement loupé ses premiers mois.
Je sais que j'ai été horrible et cette culpabilité ne m'a jamais vraiment lâchée et ne me lâchera jamais. J'aime ma fille de tout mon coeur, de toutes mes forces, et je sais qu'au fond c'est tout ce qui compte mais moi et l'Homme, et peut-être elle aussi, on sait ce qui s'est passé. C'est une honte qui reste au fond de mon coeur.
Mais je sais aussi que j'aurais dû être transfusée, qu'on m'a laissée à moitié morte avec un tout petit bébé et qu'à la maternité de l'hôpital Pellegrin de Bordeaux on a été incompétent et irresponsable. On ne m'a jamais dit ce qui m'était vraiment arrivé, et moi je pensais que c'était ma fille, en sortant, qui m'avait déchirée, littéralement.
La vérité, je l'ai apprise par hasard, un mois avant la naissance de Fille Cadette, une grossesse vécue dans la terreur que tout recommence. J'ai croisé au supermarché la sage-femme qui m'avait accouchée la première fois. Elle m'a reconnue, est venue me féliciter en voyant mon état puis m'a demandé si j'avais prévenu mon obstétricien. Mais euh, de quoi? "On ne vous a pas dit? Vous avez un placenta praevia, le placenta vient avec le bébé et alors là c'est l'hémorragie garantie. Mais il suffit de le savoir, on injecte un produit dans la perf, on fait une délivrance artificielle et tout va bien. On vous a vraiment rien dit à l'hôpital, c'est incroyable!" Ben non, on m'avait rien dit quatre ans auparavant à l'hôpital. J'ai immédiatement appelé mon obstétricienne (j'avais choisi une clinique ce coup-ci) et elle a tout de suite noté de prendre les mesures ad hoc.
Les suites du deuxième accouchement ont été idylliques. Et j'ai enfin su que ma grande fille n'avait été pour rien du tout dans mes malheurs.
Ma magnifique et adorée Lili <3
Nos débuts ont été difficiles, mais Fille Aînée est une vraie perle rare qui fait ma joie et ma fierté jour après jour.
Je t'aime fort ma puce, et je te demande pardon. Je sais que tu ne liras pas ceci mais il fallait que j'en parle et que je te le dise d'une manière ou d'une autre.
A bientôt les droughies!